Sortie exceptionnelle du livre « Journal d’un homme libre »


Le livre « Journal d’un homme libre » de Mohamed Benchicou, interdit en Algérie sur décision du pouvoir de M. Bouteflika, et dont la sortie en librairie est prévue le 8 janvier 2009 en France, est toutefois paru en tirage exceptionnel aux éditions Riveneuve.

Il est disponible au siège des Editions Riveneuve

75 rue de Gergovie
75014
Paris

Téléphone : 01 45 42 23 85

Il est possible aussi de le recevoir chez vous en 24 heures :

Joindre un chèque de 20 euros + 3 euros frais de port (4 euros pour Union européenne)

Alger 2008 et nouveau régime totalitaire en marche : “Ils brûlent tout, ils interdisent tout ! “


Lorsque le dictateur espagnol Franco a ordonné de brûler les ouvrages “rouges” (communistes), ses milices n’ont pas épargné Le rouge et le noir de Stendhal » raconte avec malice le sociologue Mustapha Madi, directeur de collection chez Casbah éditions, rencontré au Salon international du livre d’Alger aux Pins maritimes.

Faut-il y voir un parallèle avec ce qui se passe cette semaine au SILA ? Le flegmatique responsable du ministère de la Culture, qui explique les mécanismes de la censure, ne ressemble en rien à un cerbère du Caudillo. Les agents du ministère des Affaires religieuses qui s’évertuent à « éventrer » les cartons de livres, pour reprendre l’expression de l’un d’eux, non plus, n’ont rien de commun avec les miliciens franquistes. Et pourtant, la censure est du même ordre. Plus de 120 titres ont déjà été interdits par les autorités du salon avant même qu’il ne commence.

Et ce n’est pas fini : « Des agents rodent encore pour inspecter les stands » indique l’écrivain et éditeur, Bachir Mefti. « Cette année, la censure est allée trop loin : ils ont même interdit des livres d’auteurs officiellement invités par le comité d’organisation » s’insurge un éditeur algérien. Des exemples ? L’islamologue tunisien Youssef Seddik, l’écrivain algérien Mohamed Kacimi et l’essayiste sud-africain Mandla Langa. « Vous-êtes les bienvenus, mais pas vos livres », commente amèrement Sofiane Hadjadj des éditions Barzakh. Autre auteur algérien touché de plein fouet par la censure, Boualem Sansal et son dernier roman Le village de l’Allemand (Gallimard).

Mais comment fonctionne cette censure ? « Nous exprimons d’abords des réserves qui n’ont touché que 1% des titres », explique une source du ministère de la Culture qui a requis l’anonymat « pour des raisons de sécurité ». « Une commission d’agents du ministère de la Culture et de celui des Affaires religieuses étudie les listes envoyées par les éditeurs — au début de l’été dernier — ensuite, si l’éditeur ne se manifeste pas, on n’octroie pas d’autorisation », continue-t-il, imperturbable. « Ils regardent les titres et dès qu’il y a le mot “djihad”, “sexe”, “paradis”, “judaïsme”, etc. c’est interdit. Sans réfléchir », témoigne un éditeur.

C’est ainsi que l’ouvrage L’esprit des lumières du penseur Tzvetan Todorov est passé à la trappe : « parce que la traduction arabe “rouh” (esprit) a été assimilée à un vocable religieux », dit Bachir Mefti. « Devant le flux d’ouvrages, les autorités s’attaquent à la forme en limitant arbitrairement les titres. C’est le lecteur qui est aussi pénalisé. Des gens viennent de plusieurs wilayas pour profiter des baisses de prix et là, ils trouvent des catalogues amputés », indique l’éditeur et écrivain Lazhari Labter. Isabelle et Fabienne, de l’association Editeurs sans frontières — représentant une vingtaines d’éditions du sud de la France — sont abattues.

« Ils nous interdisent une trentaine de livres, soit un cinquième de nos titres », disent-elles, dont Qui sont les barbares de Youssef Seddik, Ma mère, l’Algérie de Jean Pélégri, des ouvrages de sociologie de la série Enquêtes, Alger la Noire de Maurice Attia, certains titres des ouvrages sur les villes algériennes de la collection Grandini et, comble de l’ironie : 10 balades à Alger et Alger, un passage dans la lumière des éditions Bec en l’air. Sauf que ces deux titres sont également co-édités avec Barzakh en Algérie ! Autant que Tuez-les tous de l’algérien Salim Bachi -—paru chez Gallimard — lui aussi interdit mais déjà traduit et publié en Algérie.

« C’est une bureaucratie incroyable », renchérit Ismael de la maison d’édition libanaise Dar Alarabiya Lilmaousouat. Une bonne partie de ses encyclopédies pour enfants sont toujours bloquées par les douanes. « Pire, j’ai des livres qui sont bloqués depuis l’édition précédente du Salon », s’emporte-t-il. Coincé dans une aile du Pavillon central de la Safex, l’éditeur libanais de référence Dar Al Saqi — leur catalogue comprend le grand poète Abbas Beydoun, Mohamed Arkoun, Samir Amine, Adonis — parle d’une dizaine de livre saisis.

Parmis ces titres : le roman inspiré de l’affaire Khalifa Ibratouriyet arrimal de Salah Chekirou, journaliste algérien et ancien cadre de l’ANEP et qui était membre du comité d’organisation. Las de faire l’aller-venue entre les stands et les organisateurs, Isabelle et Fabienne des Editeurs sans frontières envisagent de ne plus revenir au SILA après cinq ans de participation. « Ce serait une perte importante pour nous, regrette Fabienne, c’est enrichissant de rencontrer un public aussi connaisseur et de qualité. Dommage. »

Par Adlène Meddi (ElWatan)
le 30 Octobre, 2008

Synthèse pour dz-live.com

“Difficile de ne pas être désenchanté en Algérie”


L’écrivain-journaliste Chawki Amari à Liberté

“Après Après-demain, Lunes impaires, Nationale 1 et Le faiseur de trous, Chawki Amari, l’homme aux multiples facettes (puisqu’il est géologue, journaliste, chroniqueur et caricaturiste) revient à ses premières amours : les Nouvelles en publiant chez Chihab éditions un recueil intitulé A trois degrés, vers l’Est. Lors de sa séance de dédicace jeudi dernier au Sila, l’auteur a répondu à nos questions. Entretien express.

Liberté : Dans votre nouveau recueil de nouvelles, “A trois degrés, vers l’Est”, un nouveau sentiment s’empare de votre écriture : le désenchantement. Pourquoi ?
Chawki Amari : Je ne sais pas. En même temps c’est difficile de ne pas être désenchanté en Algérie quand on a mon âge et qu’on a vécu toutes les périodes. On sent vraiment qu’on a raté quelque chose et qu’à plusieurs occasions historiques, on aurait pu vraiment décoller et faire un pays moderne avec beaucoup d’ambition et une véritable vision de l’histoire. Mais on a raté toutes les occasions. Pour un type de ma génération, j’avais 20 ans en octobre 88, c’était une période où on s’est dit qu’on pourrait faire quelque chose mais on n’a rien fait avec tout ça. Alors, de la déception et effectivement du désenchantement. Est-ce qu’on peut traduire ce sentiment en œuvre c’est-à-dire en livres, ou en films, pourquoi pas…bien sûr. Moi, je ne suis pas pessimiste, je ne suis pas positif non plus…Je suis entre les deux…Cet espèce de désenchantement, comme vous dites, correspond bien à l’état d’esprit général.

Certaines nouvelles sont des clins d’œil au désert. Le désert vous poursuit encore. Comment expliquer la fascination que vous cultivez pour ces espaces ?
Tous les gens normaux sont fascinés par le désert, parce que d’abord il n’y a personne et les rares qui y sont, sont des gens bien en général parce que justement, il n’y a personne. L’avantage du désert, c’est qu’on ne croise aucun ministre, aucun dirigeant. Mais dans mon recueil, il n’y a qu’une seule nouvelle sur 10 qui parle du désert. Mon précédent roman se passe dans le désert, et effectivement, on pourrait croire que je ne sais parler que du désert, mais ce n’est pas vrai. Ce recueil-là est très urbain, ça parle beaucoup d’Alger. D’ailleurs, c’est un livre sur Alger. Le désert intervient parce qu’il est dans la même verticale…sûrement !

Est-ce que la forme de la nouvelle est le procédé qui vous permet d’exprimer le mieux l’absurdité de l’Algérien ?
Je ne sais pas. Moi j’ai commencé à écrire par les nouvelles, ensuite j’ai fait des romans parce que les nouvellistes “mahgourine” un peu en Algérie. On dit généralement : “s’il écrit des nouvelles, c’est qu’il ne sait pas écrire un roman”. Donc j’ai fait des romans, mais je voulais vraiment revenir à la nouvelle parce que j’aime bien ce genre. C’est court, c’est bref, genre génération Internet. Et puis pour un asthmatique comme moi, c’est plus facile : je me concentre beaucoup mieux sur les 100 premiers mètres que sur les longues distances. En plus, je fume, donc ça complique les choses.

Par : Sara kharfi
Liberté 02 11 2008

Entretien avec Youcef Zirem - « L’écriture m’habite à tout moment »


Original dans son écriture, comme dans sa façon d’être, Youcef Zirem possède sa propre poésie. Ici, quelques questions pour percer un peu l’univers créatif du poète.

Qu’est ce qui t’a conduit à la poésie?

Je ne sais pas vraiment ce qui m’a conduit à la poésie ; peut-être les contes que ma mère nous racontait à la maison à moi et à mes frères et sœurs quand nous étions tout petits, peut-être mon père qui m’a fait aimé les livres en mettant à ma disposition une bibliothèque ; peut-être mon amour de la nature, donc de la Kabylie et mon attirance pour les situations qui sortent de l’ordinaire ; peut-être mes premières lectures soutenues qui me font voir l’étrangeté de l’existence humaine ; peut-être l’amour vécu même de manière impossible…

Emotion, lucidité: quels impact ont, ou peuvent avoir ces deux sentiments sur la création poétique?
L’émotion est à l’origine de tout ; elle est à l’origine de notre éveil, de nos questionnements véritables mais aussi à l’origine du merveilleux… La lucidité vient plus tard quand on comprend l’absurdité du monde et qu’on accepte de surpasser cet handicap pourtant insurmontable.

Toi-même, à quel moment tu écris?

Moi j’écris à tout moment ; je n’ai pas de moment de prédilection… Mais l’inspiration véritable ne vient pas tout le temps…En général, je laisse toujours mes textes mûrir d’eux-mêmes…Parfois j’écris inconsciemment même si je ne note rien du tout…L’écriture m’habite à chaque moment de la journée ou de la nuit… Elle m’habite à tel point que je ne peux pas conduire de voiture car je suis souvent dans les nuages salvateurs de l’écriture et je ne peux pas me concentrer et bien voir la route en conduisant.

Y a-t-il des poètes d’Algérie ou d’autres pays dont tu sens la présence t’envahir quand tu prends ta plume?

Franchement quand j’écris, aucun poète, aucun écrivain, ne m’envahit, ne me vient à l’esprit : je crois que je sais, depuis un moment, que j’emprunte un chemin singulier…Mais j’ai apprécié plusieurs poètes d’Algérie ou d’ailleurs depuis l’enfance : j’ai lu une quantité impressionnante de livres de poésie, dans toutes les langues que je pratique…L’Algérie est pays de la poésie, par excellence…Je me souviens que Tahar Djaout qui aimait beaucoup les poésiades de Béjaia disait que dans cette région, tout le monde est poète, qu’il suffisait de soulever n’importe quelle pierre dans la rue pour y trouver de nombreux poètes…

J’ai aimé plein de poètes : Kateb Yacine, Malek Haddad, Tahar Djaout, Abderrahmane Lounès, Fernando Pessoa, Paul Eluard, Henri Michaux,

Ta poésie ne s’enferme dans aucune des formes traditionnellement usitées. Est-ce à dire qu’elle est le reflet de ta manière d’être (libre de toute aliénation)?

Oui, elle est le reflet de mes quêtes, souvent impossibles… Elle est le reflet de mes passions utopiques… Elle est le reflet de mes refus répétés des hypocrisies sociales… Elle est le reflet de mon désir de continuer mon chemin singulier malgré le fait qu’il ne mène, peut-être, nulle part.

As-tu une idée sur la jeune poésie algérienne: auteurs, publications émergentes?

Franchement je ne connais pas beaucoup les dernières publications poétiques en Algérie, dans toutes les langues usitées par les Algériens… En revanche, je sais qu’il y a beaucoup de poètes importants qui ne sont même pas encore publiés et qui ne veulent même pas se faire publier.

Tes projets littéraires immédiats

Je n’ai pas vraiment de projets immédiats mais j’écris beaucoup et j’ai déjà de nombreux textes inédits… Ils seront certainement publiés en temps opportun.

Ahcène Bélarbi
http://www.kabyle.com/youcef-zirem-le-verbe-voyageur-823-131008
14 10 2008

Chemins de contrebande par Abdelwahab Meddeb


Abdelwahab Meddeb, écrivain et poète Tunisien.

Chemins de contrebande

Sur le chemin des contrebandiers, le pied trébuche, que de pierres et d’anfractuosités qui crèvent la terre battue, j’use d’un pas de danse pour éviter les flaques d’eau, sans interrompre la ligne de la marche, en file indienne, en silence, le chemin monte au contour du palais royal, soldats aux têtes sauvages, faces fermées surmontant des corps de haute stature, que je sens capables de se muer en brutes, troupe qui garde l’aire sacrée du prince, invisible derrière des murs qui coupent la falaise et ses éboulis de roches noires, mon regard se perd dans le miroir de l’eau, avant de se redresser et de courir sur les ondes dans la fosse du détroit, entre les deux mers, entre les deux continents, où les vents prennent source, et donnent au ciel une dramaturgie de guerre, fronts de nuages qui se font et se défont, qui se déplacent, se poursuivent, se superposent, s’entrechoquent, entament des courses qui les enfoncent dans le noir avant de les rendre à la blancheur, change perpétuel qui déroute le spectateur mais n’influe pas sur l’état du jour, tantôt voilé par une brume qui réduit l’espace à l’environnement immédiat, tantôt limpide, élargissant à l’infini le champ du visible, attirant à soi l’Europe, attrapée par l’aimant du cœur, offerte à portée de regard, de main, alors la traversée semble évidente, aisée, sans péril, pourtant chaque jour la radio annonce des morts, des cadavres rejetés par la mer, comme livrés à un dieu insatiable, qui réclame sa part de victimes, en instaurant un culte sacrificiel, dont les prêtres sont les passeurs qui se cachent dans l’ombre, comment les repérer, les reconnaître, parmi les passants que je rencontre lorsque je retrouve les rues qui montent et qui descendent au centre-ville, peut-être sont-ils les alliés des nuits sans lune, et en attendant les heures sombres propices à leurs méfaits, peut-être restent-ils tapis au fond des bars malfamés, glauques, aux portes entrouvertes, enfumés, dégageant les effluves du mauvais vin et d’une bière qui sent le détergent, places comme grottes qui contrastent avec la luminosité de l’extérieur que le vent décape, vent qui lave les yeux et frotte les nerfs, les aiguise, les met à vif, comme pour les rendre prompts à traquer les signes du mal qui ne cessent de se dérober à l’intuition, par contre les victimes du rite sacrificiel destinées à apaiser la fureur qu’engendre le croisement des deux mers, de telles victimes sont faciles à repérer au milieu de la foule où se reconnaissent nombreux les jeunes désorientés, affichant leur colère ou soumis à une résignation et une patience qui en un coup d’humeur se muent en révolte, eux qui rêvent d’un monde meilleur, le paradis est en face, regardez, il est à portée de bras et de jambe, seulement douze kilomètres, pour les franchir, il suffit de quelques coups d’aile décachetant les nuages, de quelques brassées ouvrant une mer étale, aussi plate qu’un miroir où se reflète le bleu du ciel, rêve d’enfant qui vous propose d’entrer dans un corps de mouette, de dauphin, pour que, en sept fois sept mouvements fendant l’air ou l’eau, les pieds parviennent à lever la poussière qui couvre la terre des délices, l’ordre du visible propose en effet un cruel mirage, qui se pare d’une beauté intrinsèque, ce vis-à-vis avec l’autre continent qui, parfois, vous saisit par surprise au détour d’une rue, dans l’axe inattendue d’une perspective s’offrant à l’œil après avoir avalé l’obstacle d’une voie qui monte, découvrant ébahi que la terre d’Europe circule dans les rues de Tanger, mais alors comment cette terre soumise au même climat s’avère-t-elle tant différente, pourquoi est-elle perçue comme celle dont témoignent les images d’un autre monde volées à la télévision, porteuses d’un rêve que tout actif se sent capable de réaliser, pourquoi ce lieu très proche conduit-il à un monde si lointain, pourquoi faut-il pour s’y conjoindre subir l’épreuve d’un rite initiatique où le candidat qui se propose risque sa vie, paradoxal paysage qui donne à respirer la mort et la beauté, cette lumière qui, par deux fois, a transformé la peinture, en 1832, avec Delacroix, en 1912, avec Matisse, éclaire aussi un théâtre de mort, scruté par plus de mille yeux avides, mobiles dans des cavités creusant le visage d’adolescents tournant le dos à leur pays, criblant de leurs prunelles la rive d’en face, suivant par temps de cristal les voitures se déplacer sur ce qui se devine tracé de route côtière, prolongeant la répartition des masses blanches de Tarifa, et il n’y a pas que les autochtones qui se proposent à un tel exil, je vois ceux qui viennent des profondeurs du continent, qui sont noirs, subsahariens, pas même francophones, se présentant à vous, dès que vous vous arrêtez à un feu rouge, les yeux incandescents, maigres, rongés par la faim, vous suppliant en un anglais approximatif de les nourrir, ne demandant pas même une aumône d’argent, prêt à vous suivre sans savoir où, pour avaler de quoi remplir leur panse vide, eux aussi payent leur part sacrificielle, de mes yeux j’ai vu un des leur en cadavre gonflé rejeté par la mer, sur la rive européenne, des bouts entiers de sa peau noire avait été rongés, laissant apparaître le rose fané d’une chair effilochée, déroutant les doigts vers un blanc d’os auquel s’accrochent des ligaments de nerf, et que deviennent-ils ceux qui se retrouvent ingambes sur les terres d’Andalousie, j’en ai croisé aux abords de Mojer, près de la Rabida, pas loin de l’estuaire qui abrite un complexe industriel, dans la proximité de Huelva, en cette sphère sanctifiée par l’histoire de Colomb, des trois caravelles qui avaient découvert l’Amérique, et qui ont été armées ici, et dont l’équipage venait des parages, aventuriers dont les descendants en rupture d’engendrement ont laissé la place vide, dans de petites agglomérations peu peuplées, dont les franges ont été abandonnées à ces rescapés du détroit, bandes noires disposées à prêter leur force vive pour les cueillettes et les travaux des champs, entre cultures maraîchères et entretiens de vastes vergers destinés à offrir à l’Europe la variété des fruits saisonniers qui mûrissent en ces bords extrêmes d’une Méditerranée déjà transformée par l’influence de l’Océan, bandes voyantes, isolées, conscientes de leur fragile nouveauté, non insérées dans le paysage, me demandant s’ils constituent un agglomérat de solidarité provisoire entre individus en rupture de ban, aventuriers de l’expatriation ou s’il s’agit de personnes assujetties à des réseaux les aliénant pour toujours à la désormais très lointaine communauté dans laquelle ils sont nés et ont grandi, et que deviennent sur cette même rive ceux parmi les Marocains qui réussissent à traverser sains et saufs le détroit, de nuit, sur des barques de fortune, ils quittent la ville en empruntant le chemin des contrebandiers, sur lequel je me suis trouvé promeneur en fin de jour avec une bande d’amis guidés par une artiste photographe qui a vécu une part de son enfance dans une maison au bord de la falaise située au commencement d’un tel chemin, femme qui, de chez elle, regarde tous les jours le détroit, familiarité qui l’a incité à se lier aux candidats à l’émigration clandestine, qu’elle a saisi dans leur désir d’Europe à Tanger et dont elle a retrouvé des survivants en mal d’adaptation à Marseille, investis par la haute violence de l’inarticulé qu’apporte la non-reproduction de soi par le langage et qu’elle a éveillé à l’introspection en les mettant en situation de représenter leur être en illustrant leur propre image adaptée au rapt de lumière qu’occasionne le déclic qui fixe la prise photographique dans la boîte noire, geste les autorisant à construire l’analogie du miracle christique qui les a sauvés de la noyade, comme s’ils avaient marché sur l’eau, ou à réinventer la stratégie des profondeurs, comme s’ils avaient traversé en sous-marin les abysses, porte de l’inconnu, de l’infranchissable monde des ténèbres, fin enveloppante et en expansion, corridor que les Anciens pensaient qu’il était soutenu par des colonnes gardées par le colosse Hercule, quelle horreur faut-il vivre, quel désespoir intérioriser pour vous engager à quitter le lieu où le hasard vous fit naître au risque de vous perdre, comme si vous aviez fui un front de guerre, déserteur en mal de traîtrise, creusant en vous une insondable béance que des séditieux habiles peuvent combler par le projet du terrorisme sacrificiel, ainsi tel corps rescapé n’aurait eu qu’à différer son sacrifice, en attendant sa réorientation, de la pure perte de qui se noie pour son seul compte sous les vagues et dans les courants où fermentent à leur rencontre les deux mers, vers le conditionnement fanatique du crime commis au nom de la foi, quelle est cette calamité qui incite le sujet à tout quitter, puis-je l’imaginer, l’identifier lorsque je marche dans Tanger et sur les contrées de l’arrière-pays qui prolonge la cité, lorsque je parle avec ses gens, lorsque je juge ses contradictions, ses paradoxes, ses apories, sa hiérarchie, ses riches, leur orgueil, leur arrogance, leur inhumanité, ses pauvres, ses laissés-pour-compte, ses jetés, ses méprisés, ses mendiants, ses prostituées, ses travestis au masque fardé, ses serviteurs obséquieux ou dignes, les maîtres de ses hauteurs, les rongeurs de ses bas-fonds, ses coprophages, nécrophages, ses flics véreux ou féroces, ses indics insidieux, ses imams aux prêches véhéments, que crachent des hauts-parleurs qui agressent les sens, ses noces tapageuses aux trompes qui à l’aube empêchent le sommeil, sa canaille, ses trafiquants qui font bâtir des villas toc laissées inhabitées, ses dealers, les signes patents du blanchiment par lequel s’infiltre l’argent sale qui s’incarne en immeubles de rapport exhibant leurs matériaux clinquants, que le dysfonctionnement d’une société soit visible à l’œil nu n’ajoute rien au drame, ne justifie pas le tragique d’une situation, face aux fléaux du Maroc, je convoquerai la détresse de l’Inde, je rappellerai le désastre de l’Egypte, j’évoquerai la circulation des figures érodées par la misère dans le paysage urbain outre-atlantique, le dénuement constitue-t-il une raison à la désertion, à l’appel du péril qui vous conduit sinon à vous dessaisir de votre vie, du moins à écorner une identité déjà ébréchée, et ce qui devrait configurer une frontière infranchissable entre les deux continents est en vérité une frontière des mieux fréquentées, des plus reconnues, des plus ouvertes, séparant deux Etats légitimes, respectables, en paix, pouvant selon les aléas de la conjoncture politique affiner leur alliance, frontière traversée par un flux continu de voyageurs, au rythme d’un ferry par heure, sinon plus aux mois de l’été où l’affluence des voitures se compte par dizaines de milliers, celle des cars et des camions par mille et cent, transportant les millions de Marocains vivant en de multiples régions d’Europe, dont bon nombre a acquis la citoyenneté de l’un ou l’autre de leur pays d’accueil, en conformité avec le droit du sol qui presque partout dans le vieux continent s’est substitué au droit du sang, au retour des originaires du Maroc s’ajoute une foule de visiteurs européens, sans négliger ceux qui suivent le sillage de la population impliquée par la mixité hispano-marocaine, qui forme un monde en soi, où est authentifié l’un des éléments constitutifs de la ville, dans l’entretien de son suspens multicolore entre ciel, terre et mer, in fine s’instaure la question de l’infranchissable frontière, de la barrière bien-gardée, dans le supplément et le reste où se condensent les problèmes irrésolus, d’abord ceux de la société marocaine, comme entité africaine, sous-développée, corrompue, touchée par la crise que traverse l’islam, ensuite ceux de l’Espagne, qui a quitté le sous-développement il y a à peine quarante ans, qui a parachevé sa modernisation à l’aide des subsides européens seulement au cours des deux dernières décennies, et qui continue d’œuvrer à « désafricaniser » son héritage spirituel (l’expression qui est de Miguel de Unamuno ne cesse de hanter les consciences) en refoulant la féconde part juive et arabe de son histoire, problèmes de l’Europe enfin qui n’en finit pas de s’interroger sur la stratégie à adopter face aux pressions du sud instaurées par l’opposition entre richesse et pauvreté, intensifiées par deux tendances démographiques inversées et objectivement complémentaires, le tout étant exacerbé par l’hétérogénéité des référents identitaires (quelle place accorder à l’islam par égard aux constituants gréco-judéo-chrétiens du site archéologique sur lequel s’élèvent les vestiges de la civilisation européenne ?), sinon des raisons de vivre à Tanger, il n’en manque pas, je n’évoquerai pas la seule quête esthétique qui fut celle qui attira Delacroix, lequel découvrit l’antique alors qu’il pensait rejoindre l’orient, remarque qui énonce cette part d’ancienneté demeurant vive, malgré les transformations dues à la diffusion universelle de la technique, quelque chose résiste, je suis à mon tour sensible à ce qui reste de cet aristocratisme qui rehausse les humbles, souci de soi qui a fasciné Delacroix, dans le geste et le costume de tel cordonnier, de tel muletier, il reconnaissait l’ampleur et la magnificence d’un Caton, d’un César, et les protagonistes de sa Noce juive, je découvre leurs descendants parmi les musiciens qui se rencontrent les dimanches juste avant la prière du couchant dans un café andalou du quartier al-Marshân, pas loin de la médina, si près du rivage, une véritable académie informelle perpétue la tradition classique léguée par l’Espagne musulmane dans la rigueur de l’instrument et la variation de la voix, de même la masse sonore qui module les vaticinations des Convulsionnaires de Tanger (eux aussi peints par Delacroix) continuent de déborder l’espace de la zawiya, couvent vers lequel converge le cortège transi des Aïssawa, de multiples formes d’expression qui nourrissent l’ancien sont encore vives, elles cohabitent avec d’autres formes qui marquent d’autres gens de Tanger ayant adopté en leur tréfonds le temps qui gouverne l’imaginaire, le symbolique, les techniques de la performance et de la représentation à la fine pointe de l’actuel, c’est cette cohabitation plurielle du temps qui donne sa densité à la ville, dans la variété de ses étages et de ses types, malgré les métamorphoses que telle agglomération a connues, je jouis de l’ombre que provoquent les travées tournantes de la mosquée bâtie intra-muros au XVIIe siècle par Moulay Ismaël, je déchiffre la calligraphie monumentale qui pare de ses amples cursives la corniche en cèdre du portail, lettres peintes qui révèlent la restauration commandée par Moulay Hassan à la fin du XIXe siècle, nuances coloriées qui entrent en résonance avec les carreaux de céramique lustrée livrant son rythme au minaret, dont le profil se projette sur la plate-forme latérale, qu’il me plaît d’assimiler à un narthex offrant aux catéchumènes une échappée vers le port, et dans la rue Ben Abbou, au cœur de la Casbah, je perçois le contraste fauve entre les teintes jaunes, vertes et mauves qui illuminent la coupole côtelée, à la base dentelée, du marabout Sidi Berraïsoul, telle qu’elle apparaît sur la toile peinte par Matisse, et c’est dans la partie touffue et sauvage aux contre-forts d’un jardin privé, dans la vieille montagne, accroché à la falaise que je retrouve la spontanéité, la fusée, l’élan, la flamme des acanthes, des pervenches, de la palme par lesquels Matisse honore le printemps dans ce que certains appellent le « Triptyque du jardin marocain », quelque chose d’autre résiste et perdure dans l’humanité peinte par Matisse, que d’échos à travers les traits et les costumes qui, dans le vif du présent, évoquent Zohra, la mulâtresse Fatmah, le Rifain, mais c’est au Café al-Hâfa, « le bord, le précipice, la falaise » que je retrouve le calme, la sérénité, l’extase, la simplicité du Café marocain, qui montre deux contemplatifs, l’un assis, l’autre couché restant des heures comme flottant, en lévitation, devant trois fleurs et deux poissons rouges, si marqués par le non-agir, si loin dans les méandres du fanâ’, processus qui conduit à l’effacement de soi, au point que les traits de leur visage sont absorbés par la teinte ocre, qu’on rattrape sur la calotte du crâne en contrepoint avec le blanc du turban, sur les mains et les tibias ou les mollets en contraste avec le gris perle des djellabas, duo au centre de l’espace accompagné à l’arrière-plan, sur la même plate-forme verte, de quatre musiciens et chanteurs, personnages de plus petite taille (seule concession à la perspective) se détachant avec la même palette trine (l’ocre de la peau, le blanc du turban, le gris de la djellaba) de la balustrade en forme de portique dont l’arcade et les colonnettes éclatent noires sur fond vert de gris, le peintre est sensible à l’accès des humains à la sérénité et à l’extase par la force de l’humilité et de la patience dans une nature âpre, drue, ensauvageant la plus apprivoisée des fleurs, deux caractéristiques qui distinguent la rive sud de celle qui lui fait face, comme si la vérité d’un même climat avait à se scinder pour enregistrer les vérités relatives au continent et à l’interprétation spirituelle de la croyance qui informe les cœurs et libère les échappées de l’esprit, Afrique sauvage, soufisme d’un peuple extatique, voilà ce qui a conquis Matisse et qui réconcilie mon origine avec la part européenne qui me constitue, dans la nostalgie de la perte, et dans le désir de vivre le divers qui peuple notre monde, mais alors pourquoi ces mêmes vertus ne retiennent-elles pas ceux des autochtones qui sont habités par le désir d’Europe, désir déchiré entre la fascination et la répulsion, ambivalence où s’inscrit la fente qui peut conduire dans la mauvaise énergie du ressentiment jusqu’au crime, comme il en fut pour ceux qui commirent l’attentat du 11 mars à l’approche de la Gare d’Atosa à Madrid, presque tous viennent de Tanger, de quartiers petits-bourgeois que nous avons à peine exploré, d’autres quartiers périphériques qui mangent avec célérité les vergers, les jardins et les bois qui environnaient la ville, ou de bidonvilles, où l’on nous dit que les intégristes réussissent à conquérir les âmes en couvrant les besoins élémentaires d’une population démunie, et abandonnée à sa déroute, un ami expert de l’UNICEF, fidèle à son idéal communiste, m’assure qu’il suffit d’agir dans le même sens pour détourner cette frange miséreuse des sirènes intégristes, aussi est-il pour les intégristes l’homme à abattre, en raison de son action concurrente, sur leur terrain de recrutement, et selon une stratégie similaire, reste à diagnostiquer quel mal corrode le corps de cette société, mal dont je ne peux m’empêcher de percevoir le symptôme à travers la propagation du voile parmi les jeunes filles et les femmes, signe d’une maladie où je repère l’effet d’une servitude volontaire, qui empêche de voir le trésor sur lequel on est assis, pour ne convoiter que la promesse du trésor qui vous appelle à quitter ici pour aller ailleurs, et où vous êtes parvenu, vous constatez que le trésor est enfoui là-bas d’où vous êtes venu, et ce sera dans les jeux de l’aller et retour, dans l’acquis de la liberté qui vous fait passer indifféremment du palace au bouge, du château à la chaumière, c’est dans ce jeu et cet acquis que vous vous dessaisirez à jamais de l’apologue, ballotté entre ici et ailleurs, vous jouirez du savoir qui vous informe que le trésor n’est nulle part, savoir qui vous destine à errer dans les contrées, à circuler dans les dédales et les labyrinthes, à traverser les frontières, à nomadiser d’un continent l’autre, dans l’incessante découverte du divers et de l’hétérogène, en un univers que l’ère de la Technique veut soumettre à l’autorité d’un pouvoir unique dont vous perturberez l’uniformité par l’interrogation de l’étranger que suscite chacune de vos haltes, sur l’une ou l’autre rive, quelle que soit la demeure dont vous êtes l’hôte.

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L’harmonie parfaite d’Ibn’Arabî


Mon cœur est devenu capable
D’accueillir toute forme.
Il est pâturage pour gazelles
Et abbaye pour moines !

Il est un temple pour idoles
Et la Kaaba pour qui en fait le tour,
Il est les Tables de la Thora
Et aussi les feuillets du Coran !
———-

Je crois en la religion
De l’Amour,
Où que se dirigent ses caravanes
Car l’amour est ma religion et ma foi.
————

A mon Coeur elles promirent
Intimement de revenir.
Mais promesse de jeune fille
N’est-elle point illusion?

Elle salua pour l’adieu
De ses doigts teintés de henné.
Elle laissa couler des larmes
Qui, du désir, avivèrent la brûlure.
—————

J’ai traîné ma joue dans la poussière
Avec douceur et affection.
Par la passion vraie que j’ai pour vous,
N’amenez pas au désespoir
———

Je n’ai pas de guide
Pour repérer leurs traces,
Excepté le souffle parfumé
Émanant de leur amour.
——-

Adresse aux tentes pourpres,
Aux abords de l’enceinte sacrée,
La salutation de l’amant
Qui soupire vers vous, esclave du désir.
———————

Le rouge de la pudeur
Qui se lit sur ses joues
Est pareil à la clarté de l’aurore,
Rehaussant la rougeur du crépuscule.
—————-

Je dis alors au vent du soir :
Va donc les rejoindre
Dans l’ombre du bosquet touffu,
Car là est leur intime demeure.

Transmets-leur un salut de paix
De la part d’un frère attristé
Dont le cœur est tant chagriné
De la séparation de ses proches.
———-

Demande-leur : Al-Halba est-elle la demeure
De cette jeune fille au corps souple ?
Elle qui te laisse voir l’éclat du soleil
Au moment même où elle sourit.
————–

Quand elle se met à sourire,
Le soleil se lève, scintillant.
Ô Seigneur ! Combien sont brillantes
Les perles fraîches de sa bouche.

Quand elle défait sa chevelure,
La nuit apparaît,
Noire et dense,
Opaque, impénétrable.
—————–

Si ce qu’elle dit est vrai.
Et qu’elle ressent pour moi
L’obsédant désir
Que je ressens pour elle,

Alors, dans la touffeur du midi.
Sous sa tente, en secret.
Nous nous rencontrerons,
Pour accomplir complètement
la promesse.

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Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja


LE SERMON

Nasr Eddin, un jour, est de passage dans une petite ville dont l’imam vient de mourir. Les habitants, prenant le voya¬geur pour un saint homme, lui demandent de prononcer le sermon du vendredi. Il monte en chaire et interpelle la nombreuse assistance :
- Chers frères, savez-vous de quoi je vais vous parler?
- Non, non, font les fidèles, nous ne le savons pas.
- Comment? s’écrie Nasr Eddin en colère, vous ne savez pas de quoi je vais vous parler dans ce lieu consacré à la prière! Je n’ai rien à faire avec de tels mécréants.

Et le voilà qui descend de la chaire et quitte la mosquée. Impressionnés par cette sortie qui les confirme dans leur conviction que l’homme est d’une grande piété, les gens s’empressent d’aller rattraper le Hodja et le supplient de revenir prêcher. Il remonte alors en chaire :
- Chers frères, vous savez peut-être à présent de quoi je vais vous parler?
- Oui, oui, répondent en chœur les fidèles, nous le savons!
- Fils de chiens! tonne Nasr Eddin. Par deux fois, vous m’importunez pour que je prenne la parole, et vous préten¬dez savoir ce que je vais dire !
Il quitte alors de nouveau les lieux, laissant derrière lui l’assemblée stupéfaite: que faut-il donc répondre pour qu’un tel saint accepte de répandre ses lumières?
Une des personnes de l’assistance propose que si la ques¬tion est encore posée, les uns crient: «Oui, oui, nous le savons! », et les autres: «Non, non, nous ne le savons pas! » L’idée est retenue, et l’on court chercher le Hodja, qui monte en chaire pour la troisième fois:
_ Chers frères, savez-vous enfin de quoi je vais vous
parler?
_ Oui, oui, répondent certains, nous le savons !
_ Non, non, crient d’autres, nous ne le savons pas!
_ A la bonne heure, conclut Nasr Eddin. Dans ces condi¬tions, que ceux qui savent le disent aux autres.

COMMENT CHERCHER

Rentrant fort tard de la maison de thé, Nasr Eddin laisse tomber, devant le seuil de sa maison, l’anneau qu’i! porte au doigt.
Aussitôt l’ami qui l’accompagne s’accroupit pour cher¬cher à tâtons. Nasr Eddin, lui, retourne au milieu de la rue, qu’éclaire un splendide clair de lune.
_ Que vas-tu faire là-bas, Nasr Eddin ? C’est ici que ta
bague est tombée !
_ Fais à ta guise, répond le Hodja. Moi, je préfère
chercher où il y a de la lumière.

LE TROC

Une fois, Nasr Eddin entre dans une boutique de vête¬ments pour s’acheter un chalvar neuf. Après en avoir essayé plusieurs, il fixe son choix sur l’un d’eux, splendide, bleu et noir. Mais au moment de payer, il se ravise et déclare au marchand:
- Finalement, j’ai changé d’avis. Je vais plutôt prendre ce djubbé jaune.
Nasr Eddin enfile la robe, qui lui va à merveille. Il se dirige alors vers la sortie.
- Hé ! Gredin! Où vas-tu comme ça ? lui crie le mar¬chand. Quelle sorte d’homme es-tu, toi qui prends la marchan¬dise et t’en vas sans la payer?
- Et toi, quelle sorte d’homme es-tu pour m’accuser sans raison? Est-ce que je ne viens pas de te rendre le chalvar, qui coûte exactement le même prix?
- Mais le chalvar, tu ne l’as pas payé non plus, que je sache!
- Oh! Fils de chien! Tu veux me faire payer une marchandise que je n’achète pas? Eh bien, je m’en vais de ce pas porter plainte auprès du cadi !

LES RICHES ET LES PAUVRES

A une sécheresse de plusieurs mois avait succédé la famine. Mais tout le monde ne mourait pas de faim pour autant: les riches avaient pris soin de faire d’amples réserves de blé, d’huile, de légumes secs et de viande séchée.
Khadidja dit alors à son mari:
- Nasr Eddin, toute la ville te tient pour un homme de poids. Ne reste pas les bras croisés; va sur la place, ras-semble tout le monde, et tente de convaincre les riches de donner à manger aux pauvres.
Nasr Eddin trouve pour une fois que sa femme a raison. Il fait comme elle dit et deux heures après, rentre, la mine réjouie.
- Ma femme, rendons grâce à Allah le Miséricordieux !
- Ah ! Tu as donc réussi ?
- Ce n’était pas une mission facile. A moitié.
- Comment cela, à moitié?
— Oui: j’ai réussi à convaincre les pauvres.

ÉNIGME

Dans une autre circonstance, Nasr Eddin se rend chez le boucher, et lui demande deux ocques de filet de mouton. Le boucher les lui débite, et Nasr Eddin rapporte la viande à sa femme:
- Avec cet excellent filet, lui commande-t-il, prépare¬ nous des brochettes aux épices, et n’oublie pas de bien les relever, comme je les aime!
Puis il s’en retourne au marché, où l’appellent ses occupa¬tions.
Khadidja, à peine a-t-il le dos tourné, fait cuire en toute hâte le filet et s’en régale avec une voisine, sans en laisser une bouchée.
Lorsque Nasr Eddin rentre, il sent le fumet délicieux du mouton grillé, et ses narines s’en dilatent de plaisir. Il se met à table, mais pour tout repas, sa femme lui sert une purée de pois chiches. Pas de trace du kebab, auquel il n’a cessé de penser toute la matinée.
- Ô fille de l’oncle, ce kebab, est-ce pour aujourd’hui ou pour demain? Je m’impatiente …
- Par Allah, il est arrivé malheur au kebab, Nasr Eddin : le chat l’a dévoré tout entier tandis que j’étais aux cabinets.
Nasr Eddin bondit sur ses pieds, se saisit du chat qui, comme d’habitude, somnole sur son coussin, et il le sou-pèse: deux ocques à peu près. Il se tourne alors vers son épouse:
- Dis-moi, dévergondée, tu vas me résoudre cette énigme: si c’est le chat que je tiens, où est passée la viande? Et si c’est la viande, où est passé le chat?

LA BONNE PLACE POUR LE HALVA (Haloua)

Khadidja a préparé un fameux plat de halva, tellement copieux que le Hodja, malgré son goût immodéré pour cette confiserie, a dû en laisser.
Il se couche le ventre plein, mais n’arrive pas à fermer l’œil. Au bout de quelques heures, il n’y tient plus, il secoue sa femme.
- Holà, Khadidja! Réveille-toi, j’ai oublié quelque
chose, hier au soir.
- Dors, demain il fera jour …
- J’ai oublié de finir le halva!
- Laisse donc le halva tranquille!
- Allons, debout, fille de l’oncle! Va me le chercher.
Khadidja se lève en maugréant, et elle apporte le halva, dont Nasr Eddin, cette fois, ne laisse pas la moindre parcelle. - Mais pourquoi tant de hâte? lui demande sa femme en se recouchant. Le halva était dans la cuisine, personne n’y aurait touché.
- Il n’était pas dans la cuisine comme tu le crois, rétorque Nasr Eddin. Il était dans ma tête, et j’ai pensé qu’il serait beaucoup mieux à sa place dans mon ventre.

DANGER DE MORT

Nasr Eddin se réveilIe en pleine nuit, agité d’un presse ment. Il regarde par la fenêtre et il voit, éclairée par la lu une forme blanche de taille humaine qui s’agite dan jardin. Il secoue sa femme:
- Réveille-toi, fille de l’oncle. Nous sommes cernés un voleur ou par un fantôme.
Khadidja, aussi terrorisée que son mari, se réfugie au fi des couvertures sans même répondre.
N’écoutant que son courage, qui ne lui dit d’ailleurs p grand-chose, Nasr Eddin sort prudemment sur le pas de porte et, ramassant une grosse pierre, il la lance de toutes forces en direction de l’intrus. Il fait mouche car la for blanche tombe par terre, où elle reste immobile.
Le Hodja s’approche à pas de loup pour identifier victime et il revient quelques instants après, trembla encore de tous ses membres:
- Par Allah! Ma femme, il s’en est fallu de peu que tu ne me revoies pas vivant.
- Pourquoi ? Tu as été attaqué?
- Presque. J’ai abattu ma chemise que tu avais mise
sécher dans le jardin. Tu te rends compte, si j’avais été dedans!

LE SOLEIL ET LA LUNE

On aimait bien embarrasser Nasr Eddine avec des questions oiseuses,
ou carrément impossible à résoudre. Un jour, on lui demande :
- Nasr Eddin, toi qui es versé dans les sciences et les mystères, dis-nous quel est le plus utile, du Soleil ou de la Lune.
- La Lune, sans aucun doute. Elle éclaire quand il fait nuit,
alors que ce stupide Soleil luit quand il fait jour.

COMMENT SAUVER UN AVARE DE LA NOYADE

Un jour, Mustafa, le gros richard de la ville, réputé pour son âpreté au gain,
tombe dans la rivière. Il ne sait pas nager; le courant commence à l’emporter,
tandis qu’on l’entend appeler au secours.
Les riverains se précipitent; on se penche au-dessus de l’eau, des dizaines de
bras se tendent pour tenter de l’attraper au passage:
- Donne la main, Mustafa, donne la main!!!
Mais, les yeux exorbités, il regarde désespérément ses sauveteurs sans rien faire
pour s’aider. Il est déjà presque trop tard lorsque Nasr Eddin surgit. Il écarte la foule et
crie en lui tendant la main:
- Tiens, Mustafa, prends ma main, prends!!!

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“Dilem Président, biographie d’un émeutier”: Nouveau livre de Mustapha Benfodil gratuit sur internet


A l’occasion du 20éme anniversaire des événements du 5 Octobre 1988, l’écrivain-journaliste Mustapha BENFODIL a préparé un livre intitulé “DILEM PRESIDENT, biographie d’un émeutier”.

Le livre n’ayant pu être publié en Algérie pour le moment, Mustapha BENFODIL a décidé de le faire diffuser sur internet et c’est ce Blog ” mustaphabenfodil.blogspot.com ”
qui le publie en avant première

Pour aller au blog de Mustapha Benfodil : cliquez ici
Pour télécharger le livre : cliquez ici (format PDF)

La prière du maure de Adlène Meddi


Le «nouveau roman» algérien est là. Je viens de le rencontrer en lisant le deuxième livre de Adlène Meddi.

Durant les années 90, on avait assisté à l’émergence d’une foule de romanciers, tous (presque) jeunes «rescapés» des décennies de «plomb» puis des premières années de «sang». Des romans-témoignages. Plus descriptifs qu’analytiques. Le style était assez simple et clair, sans fioritures ni exercices de style. Les titres annonçaient l’histoire. Il y avait un début et une fin et tout le reste se laissait lire. Dès la première page, on devinait la fin. Autres temps, autres mœurs… littéraires ! A partir des années 2000, et cela s’affirme de plus en plus, une nouvelle génération d’écrivains est née. La trentaine, issus du journalisme, ils veulent aller au-delà du simple témoignage. Déconstruire, en quelque sorte, pour mieux rebâtir !

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“Etat d’urgence” par Soleïman Adel Guémar


-1-

coups de Rangers sur la gueule
ongles arrachés un à un
crâne troué à la chignole
des miliciens à mon chevet
se relayant jusqu’au matin
attendent l’ordre de m’égorger
surexcités
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