Brahim Saci pour le Soir d’Algérie (Aout 2005)

BRAHIM SACI
“La relève de la chanson kabyle ne se situe pas en exil mais chez elle”

Parti en France à l’âge de dix ans, le chanteur et poète Brahim Saci
parle kabyle comme les sages de nos villages. Passionné par Slimane
Azem, son modèle d’artiste dont il a hérité le timbre de voix et
épousé l’humanisme et partagé la philosophie, il jette un regard
pessimiste sur la condition de la chanson kabyle. Une analyse
pertinente que lui permet sa situation de chanteur émigré confortée
par des études universitaires approfondies que l’auteur mène sur
divers sujets. Dans l’entretien qu’il nous a aimablement accordé sur
ce thème, il nous en explique les raisons et esquisse des ébauches de
solutions pour sa relance.

Son site Internet : www.brahimsaci.com a reçu plus de cent mille visiteurs.

Le Soir d’Algérie : Comment vient l’inspiration pour celui qui, comme
vous, cherche à créer ?

Brahim Saci : Pour moi, créer est une nécessité. C’est en des moments
de grande solitude, plongé à l’intérieur de moi-même que je trouve des
ébauches de réponses aux questions qui m?assaillent. Je considère
l’art comme un acte de charité. Ce don de soi dans une quête sans fin
lie l’art à la mystique. Rilke, poète et philosophe autrichien,
écrivait d’ailleurs : “Créer, c’est d’abord se créer et la matière qui
s’offre au créateur c’est lui-même.”

Slimane Azem, dont vous avez hérité le timbre de voix et la
philosophie, vous inspire beaucoup. Pourquoi ?

Si ma voix lui ressemble quelque peu c’est pour moi une bénédiction.
Pour moi Slimane Azem est le père de la chanson kabyle et le plus
grand poète algérien. C’est un grand philosophe et un humaniste. Il
excellait aussi bien dans l’art de la métaphore que dans l’art
dramatique. Il fut un guide pour son peuple. Par la beauté de ses
compositions, il a dépassé tous les tabous et passionné toute la
Kabylie rassemblant autour de son ?uvre toutes les générations. Il a
dénoncé l’injustice et l?arbitraire.

Quel constat faîtes-vous de la chanson kabyle, notamment en France ?

J’ai une vision assez pessimiste de la chanson kabyle et de son avenir
en France. Elle n’existe réellement que chez elle. Son univers
rétrécit inexorablement en France. Les mutations subies par
l’émigration en sont les principales causes avec la disparition des
cafés où se produisaient nos chanteurs et le départ des retraités.
Aujourd’hui, la plupart des chanteurs n’ont pas les moyens d’adhérer à
la Sacem. C’en est fini de la vie artistique kabyle à Paris. Les
enfants des familles installées en France ne consomment que la culture
européenne. En guise de revendication de leur culture ils se
contentent d’en arborer les signes. Ils ne viennent aux galas que pour
se défouler et n’achètent rien pour la plupart. Les livres de cuisines
restent leur seul lien culturel avec la culture berbère. La culture de
consommation européenne l’emporte à 100%.

Beaucoup en imputent le déclin au raï qui a investi la Kabylie. Est-ce
votre avis ?

Il y a certes un déclin de la chanson kabyle, mais il y a un déclin de
la chanson algérienne en général. La décennie noire et l’étouffement
de toute forme d’expression artistique y est pour beaucoup dans ce
recul. Le recul de la chanson kabyle, autrefois florissante, a
coïncidé avec la mort de Matoub qui, par son travail de création,
arrivait à drainer les foules. Le raï, qui a bénéficié, quant à lui,
du support des médias, a détrôné même le chaâbi et des chansons à
texte. Depuis, on a peu à peu habitué la jeunesse à n’aller aux
spectacles que pour danser. Cela, dit je crois qu’il ne faut pas
imputer le déclin de la chanson kabyle au raï comme il ne faut pas non
plus culpabiliser la jeunesse kabyle qui l’écoute. La chanson kabyle
est encore écoutée. Elle manque seulement de moyens pour sa promotion.
Je pense que tous les courants musicaux ont leur place en Algérie.
Le phénomène des reprises et des non-stop ne porte-t-il pas une
responsabilité dans l’absence de création ? Dans ce contexte ne
pourrait-on pas dire aussi que la tendance qui est aux hommages à la
pelle n’est pas pour les artistes un aveu de manque de créativité ?
Dans le vide artistique que nous vivons présentement, je pense que les
non-stop et les reprises sont une chance pour la dynamique économique
et la production culturelle. Ce n’est, aussi, pas en ce siècle de
toutes les libertés qu’on va imposer aux jeunes une ligne de conduite.
La diversité est enrichissante. Nous ne pouvons pas tous chanter la
même chose. Les reprises sont très appréciées en Occident. Bien faîtes
elles permettent le passage du flambeau aux jeunes qui ont toute
latitude d?écouter les tubes de leurs parents. A ceux qui pensent
qu’il y a trop de reprises, je répondrai qu’il n’y en a pas assez !
Les hommages pleuvent en France tous les ans sur Brassens. Cela
s’inscrit dans la dynamique économique et culturelle. La multitude
d’hommages est aussi bien musicale que culturelle. Et comme pour les
reprises, je pense qu’il n y a pas assez d’hommages.

Par son exigence, le public peut forcer le talent artistique. Mais en
France le public kabyle, qui vient par nostalgie et pour se défouler,
n’est pas effleuré par cette idée. Quel commentaire en faîtes-vous ?
Moi, je dirai, plutôt que c’est le foisonnement médiatique qui façonne
le goût du public. Un album de piètre qualité peut devenir disque d’or
s’il est bien soutenu par les médias .

Le public, me diriez-vous, ne serait-il donc pas libre de son choix ?

Cela est bien vrai pour un certain public. Cependant, un produit de
qualité trouvera toujours une oreille attentive chez les gens d’une
certaine culture. Concernant la chanson kabyle en France, il est bien
vrai que le public qui vient dans les rares concerts le fait
essentiellement pour se défouler. On le voit à la faiblesse des ventes
dans les stands de vente de livres et de disques. Beaucoup de
chanteurs kabyles s’installent en France.

La chanson les fait-elle vivre ? De quel apport sont-ils pour la culture ?
La dégradation des conditions sécuritaires couplées à l’engouement et
à la fascination pour ce pays, perçu comme l’Eldorado, ne datent pas
d’aujourd’hui. Beaucoup prennent n’importe quel boulot qui se présente
pour s’y établir. Dans ces conditions, la création artistique ne peut
que s’appauvrir, l’angoisse, le stress et la précarité aidant.
Certains arrivent péniblement à autoproduire une centaine de disques
qu’ils ont du mal à écouler, les moyens de promotion étant quasi nuls.
S’ils arrivent à animer une soirée ou deux, c’est un exploit. Dans ces
conditions, il est impossible de vivre de la chanson. N’ayant pas
accès aux médias français ni aux centaines de festivals organisés
chaque année, on existe que dans un public kabylophone. La relève de
la chanson kabyle ne se situe donc pas en exil mais chez elle, en
Algérie. Je termine, enfin, en remerciant Le Soir d’Algérie de m’avoir
donné l’occasion de m’exprimer sur cette question pertinente de la
condition de la chanson kabyle.

Entretien réalisé par S. Hammoum